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Reportage chez Un tour 2 mains

artisane céramiste sur son tour

Temps de lecture 10 min

Rencontre avec Pauline Charles artisane céramiste

Florence GIL : Dans l’atelier de Pauline à Bon Encontre, j’ai été plongé dans le monde fascinant de la céramique. Lors de ma visite lundi 29 janvier, la joie était au rendez-vous lors de l’ouverture du four de ces dernières créations : un ensemble d’assiettes destinées à une restauratrice agenaise. Cette expérience m’a offert un aperçu authentique des défis et des triomphes quotidiens de son métier. Pendant cette séance, j’ai pu saisir en images les coulisses de son travail que je vous laisse découvrir tout au long de cet article.

FG : Qu’est-ce qui vous a inspiré à devenir artisane, pourquoi avoir choisi cette voie créative ?

Pauline Charles : Je n’ai pas décidé d’être artisane céramiste, c’est venu à moi parce que j’avais envie de mettre les mains dans la terre, je voulais une activité manuelle de loisir.

Dès les premiers cours les souvenirs de mes 8 ans sont revenus. C’est avec ma tante qui était sculptrice et tournait un peu, que j’avais découvert la terre pour la première fois. J’avais adoré cette ambiance d’atelier et tout avait disparu de mon esprit. Dès que j’ai commencé les cours en loisir tout est revenu, son atelier, l’ambiance, le bien être.

J’ai tellement accroché avec le tournage que je me suis équipée assez rapidement pour pouvoir progresser, je me suis entrainée toute seule et au bout de deux, trois ans je me suis dit qu’il fallait que j’en fasse quelque chose.

FG : Depuis combien de temps êtes vous céramiste ?

Comme j’étais enseignante j’ai eu besoin de créer une entreprise à côté, il faut savoir qu’en tant que fonctionnaire, il faut demander des autorisations. Je me suis installée rapidement mais j’ai mis du temps pour développer mon entreprise.

Un tour 2mains a été créé en 2017, pourquoi ce nom ? car j’aime les jeux de mot, avoir le tour de main ça permet de faire de jolies choses et le tour (de potier) c’est mon outil de prédilection.

C’est grâce au potier que la terre tourne !

FG : Comment décririez-vous le lien entre votre travail artisanal et votre bien-être personnel ?

PC : Avant j’avais un travail que je considérais comme très stressant, bruyant, toujours dans l’intensité, dans la vitesse. Maintenant que je travaille à l’atelier j’ai des journées calmes que je gère comme je veux, et surtout le silence, avec de la musique parfois, mais c’est un bien être, que j’apprécie encore plus aujourd’hui.

La céramique c’est l’art d’attendre, apprendre à ralentir, le séchage complet des pièces, ne pas ouvrir son four trop tôt. C’est très tentant de voir son four à 110°C et de se dire « allez c’est bon, j’ouvre » sauf que cela crée des chocs thermiques, ça casse. Il faut le faire une fois, il faut essayer, et ça ne marche pas. Donc il faut attendre, prendre le temps et c’est ce qui procure un bien être extraordinaire. Après, ça demande beaucoup d’effort, quand ce n’est pas naturel.

Je n’ai jamais la même production sur le mois, je ne sais jamais ce que je vais vendre, c’est une incertitude totale qui peut être inconfortable. Je trouve néanmois que c’est agréable car rien n’est prévu à l’avance. Il faut trouver ce rythme, il faut se rappeler sans cesse pourquoi on a souhaité se mettre à son compte, dans une activité qui prend du temps et ce rappel ravive des sensations positives.

L’artisanat ce sont les montagnes russes mais on se sent vivant. Il y aura toujours des hauts et des bas, beaucoup de ratés, des réussites qui sont formidables, le tout c’est de trouver son équilibre.

FG : Pensez-vous que le choix de la céramique favorise une consommation plus responsable et durable ?

PC : Les pièces en céramique, notamment en grès, sont très solides elles sont faites pour l’alimentaire, pour l’usage quotidien. Ces pièces vont se transmettre d’une génération à une autre, on retrouve d’ailleurs des pièces de porcelaine que l’on retrouve chez nos grands-parents. C’est solide, elles remplacent le plastique, le silicone, on fait des plats qui vont au four en céramique, c’est beaucoup plus sain.

Le coût est plus important, mais ça engage aussi le consommateur à ne pas surconsommer, quand ce n’est pas cher on achète plein de plats, que l’on utilise pas forcément. Quand on fait le choix d’une céramique c’est souvent un coup de cœur, pour l’artisan, pour son travail, pour une forme ou une couleur, c’est pour les garder plus longtemps.

FG : En quoi votre pratique est-elle respectueuse de l’environnement ?

La céramique n’est pas écologique, on cuit quand même à l’électrique ou au gaz et il y a des émanations. Ici à l’atelier la terre vient de France, je recycle toutes mes terres il n’y a aucun déchet, c’est du travail mais elle se recycle facilement, je la fait sécher, je la remet dans l’eau et je la retravaille.

Pour les émaux, je me suis formée à la toxicité, pour ma pratique, pour les consommateurs et pour l’environnement. J’ai donc plein de matières premières que je n’utilise plus et je dois refaire toutes les recherches de couleur sans ces matières. Ensuite j’ai un bac de décantation, je ne lave rien dans l’évier, rien ne part dans les égouts. Quand le bac est plein je le cuis au four pour le stabiliser et je l’emmène en déchèterie.

Il faut savoir que tous les émaux ne sont pas stables, le raku par exemple, c’est une technique japonaise que l’on met dans le feu. C’est du noir qui apparaît dans les craquelures, c’est assez incroyable à voir mais les pièces ne sont pas alimentaires.

J’ai fait une formation avec un chimiste, je fais tous mes émaux moi même et ils sont tous alimentaires, c’est ma marque de fabrique.

FG : Pouvez-vous partager un moment particulièrement gratifiant ou mémorable dans votre parcours artisanal ?

PC : Mes fameuses premières assiettes que j’ai fabriqué pour un restaurant d’Agen, je n’avais jamais fabriqué d’assiettes et techniquement c’est complexe de les faire au tour. Il faut de l’entrainement et il y a souvent de la casse.

Je mangeais dans un restaurant gastronomique que j’aime beaucoup, et mes copines m’ont motivées pour que j’aille me présenter et donner ma carte. J’ai rencontré la restauratrice et elle a tout de suite été intéressée. Trois jours après, elle venait dans l’atelier et elle m’a commandé 30 assiettes, alors que je n’en avais jamais fait. Je n’ai rien dit, je me suis mise au boulot. J’ai fait des essais et un mois après je sortais ma première commande d’assiettes pour un restaurant gastronomique. Depuis je démarche en étant beaucoup plus sûre de moi et de ce que je suis capable de faire.

FG : En quoi la céramique peut-elle être une source de connexion avec les générations passées et futures ?

PC : La poterie est un art ancestrale, les hommes préhistoriques cuisaient leurs pièces et on a réussi à garder cet art, avec la transmission des techniques, tout en les faisant évoluer pour les moderniser.

Il y a un engouement énorme pour les ateliers de poterie, mes cours sont pleins car les gens ont envie de se reconnecter à la terre. C’est très agréable de créer ses propres pièces et de rentrer chez soi avec ses créations, que l’on peut montrer aux enfants, qui leur donneront peut-être l’envie d’essayer plus tard.

Dans les cours, le tournage est recommandé à partir de 12 ans car c’est très physique. J’ai tout type de personnes, actifs, retraités, hommes ou femmes, la céramique parle à tout le monde, donc c’est très varié. Les élèves sont impatients de revenir car elle leur procure une pause dans la semaine, c’est un travail méditatif la poterie, il faut poser son cerveau.

Parfois, lors d’une journée compliquée rien ne fonctionne, idéalement il faudrait presque faire une séance de yoga avant de s’y mettre.

FG : Quels défis rencontrez-vous en tant qu’artisane et comment les surmontez-vous ?

PC : Le défis principale c’est la vente, produire c’est bien mais sans vendre ça ne sert à rien. C’est un artisanat qui n’est pas nécessaire, dans le sens où le consommateur peut se passer de la céramique artisanale.

Pour faire face à ce défis, je vais démarcher moi même, je communique sur les réseaux sociaux et je diversifie les activités notamment avec les cours.

FG : Si vous aviez une baguette magique que changeriez vous à votre quotidien d’artisane ?

PC : Je créerai un atelier partagé, avec d’autres potiers et d’autres artisans. Idéalement avec un espace de cour pour le modelage, pour le tournage. J’aimerai avoir des collègues pour échanger, avoir une boutique commune.

FG : Si vous pouviez faire passer un message fort concernant votre métier ou concernant votre statut d’artisane que serait-il ?

PC : C’est un métier qui suscite l’admiration. Quand on explique le processus créatif les gens se rendent compte qu’il faut du temps, de la patience, de l’investissement dans le matériel, il y a des échecs. Je reçois beaucoup de compliments mais la meilleure façon de me soutenir c’est d’acheter des pièces, même si c’est une tasse de temps en temps. Quand on veut vraiment soutenir l’artisanat il faut partager autour de soi, sur les réseaux, faire des cadeaux. Des artisans qui ferment c’est souvent parce qu’ils ne vendent pas.

FG : Comment expliquez-vous vos prix ?

FG : On parle de pièces qui peuvent paraître cher mais derrière, le prix n’est pas fixé au hasard.

PC : Il y a des pertes sèches, du temps pour les prototypes, du temps de démarchages, la boutique en ligne à mettre en place, les devis à faire, les photos à prendre, les matières premières à acheter, les charges etc.

En général c’est la main d’oeuvre qui n’est pas payée. Le temps de travail n’est pas valorisé. C’est un gros problème dans le monde de l’artisanat. Avec la concurrence des grandes enseignes qui vont réussir à mettre des traces artisanales, par exemple comme des traces de doigts du tournage. Elles rendent la pièce presque artisanale alors qu’elles sont toutes identiques et vendues 8€ le mug, c’est imbattable. Le tout fabriqué en chine. C’est une concurrence implacable mais votre voisin peut avoir la même, la différence que l’on peut apporter aujourd’hui c’est que nous produisons des pièces uniques.

Le processus de création chez Un tour 2 mains :

  • Commander chez les fournisseurs : la terre, matières premières pour les émaux, les outils.
  • réceptionner les commandes : souvent des palettes d’une tonne = 1 pain de terre 10/12kg.
  • Ranger les commandes.
  • Faire un prototype.
  • Préparer la terre, la peser, la travailler pour enlever l’air.
  • Tourner la pièce.
  • Laisser sécher = par météo classique 24h.
  • Tournasser la pièce le lendemain, elle est plus ferme donc faire le pied si c’est un bol, les gravures etc.
  • Séchage à cœur en fonction de la météo, en général il faut 15 jours.
  • Remplir un four, une fois qu’il y a assez de pièces sèches. La première cuisson on peut les superposer, il faut donc beaucoup de pièces fabriquées pour lancer un four de biscuit, environ 24h avec refroidissement car il monte à 980°C.
  • Défourner les pièces, je mets de la cire sur le dos des pièces qui ne doivent pas être émaillées, sinon elles collent.
  • Préparer les émaux, mélanger, vérifier la densité et tremper verser, le tout avec un masque et des gants car il reste des produits avec réactions chimiques.
  • Remplir à nouveau le four, il y en a beaucoup moins car les pièces ne doivent pas se toucher. Le four monte à 1260°C comme l’émail va fondre si elles se touchent ça fusionne et c’est fichu.
  • Cuire pendant 48h, je ne rentre pas dans l’atelier pendant ce temps, car les émanations d’émail sont très toxiques.
  • Défourner, poncer le dessous.
  • faire le shooting photo, si c’est pour la boutique en ligne.
  • Mettre toutes les pièces sur le site.
  • Référencer les dimensions, les poids pour les frais d’expéditions
  • Faire la communication sur les réseaux sociaux
  • Refaire des croquis, refaire des tests pour les émaux, avec ces recettes et tous les tableaux de chimie.

et c’est reparti pour un tour !

Reportage et photos réalisés par Florence GIL pour EALA
Le 29/01/2024, à Bon Encontre (47)

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